La complexification des génomes : transferts horizontaux et endosymbioses
Le génome d'Escherichia coli compte 4 288 gènes codant des protéines,
celui de l'espèce humaine environ 19 400, celui du blé tendre plus de 107 000. Le nombre de
gènes a augmenté au cours de l'évolution, et leur organisation a changé.
Comment les génomes se sont-ils complexifiés au cours de l'évolution ?
Le nombre de gènes varie beaucoup d'un groupe à l'autre. La bactérie
Escherichia coli en porte 4 288 qui codent des protéines, sur une seule molécule d'ADN
circulaire, sans noyau. L'espèce humaine en compte environ 19 400, répartis sur vingt-trois paires
de chromosomes enfermés dans un noyau. Le blé tendre en compte 107 891 : cette plante possède
trois jeux de chromosomes, hérités de trois espèces différentes. Les organismes actuels dont le
génome est le plus simple sont les procaryotes. L'ancêtre commun à tous les êtres vivants devait
posséder un génome de structure comparable à la leur. Les génomes des eucaryotes se sont donc
construits à partir d'un état de départ simple. C'est la complexification des génomes.
La reproduction transmet les gènes d'une génération à la suivante. Chaque individu
reçoit son génome de ses parents. Ce sens de circulation descend l'arbre généalogique : c'est la
transmission verticale. Les mutations, les duplications de gènes et les brassages de la méiose
agissent tous à l'intérieur de ce cadre. Aucun ne fait passer un gène d'une lignée à une autre. De
l'ADN passe pourtant d'un organisme à un autre organisme de la même génération, en dehors de toute
reproduction. Ces échanges sont les transferts génétiques horizontaux. L'universalité de l'ADN les
rend possibles. La molécule a la même structure chez tous les êtres vivants. Le code génétique y
est le même. Un gène venu d'ailleurs peut donc être lu et traduit par la cellule qui le reçoit.
Les quatre volets qui suivent parcourent ce mécanisme du plus simple au plus
considérable. Le premier montre par quelles voies l'ADN entre dans une bactérie. Le deuxième suit
un gène de résistance à un antibiotique qui franchit la barrière de l'espèce. Le troisième quitte
les bactéries et cherche des transferts chez les animaux et les plantes. Le quatrième traite du
transfert le plus lourd de conséquences : l'entrée d'une bactérie entière dans une cellule, à
l'origine des mitochondries et des chloroplastes.
Verticalement, horizontalement
D'où viennent les gènes d'une bactérie ?
Une bactérie se reproduit par division. Chaque cellule fille reçoit une copie du
chromosome de la cellule mère. Toute la descendance d'une bactérie forme ainsi une lignée, et cette
lignée porte le même génome. C'est la transmission verticale. Mais une bactérie peut aussi acquérir
de l'ADN qui ne vient pas de sa mère. Trois voies naturelles le permettent. Une quatrième voie,
dirigée par l'être humain, imite la première au laboratoire.
Étape 1 sur 6
gène 1, entré par transformationgène 2, entré par transfert viralgène 3, entré par conjugaisongène 4, introduit par transgénèsegénome de la bactérie receveusegénome de la bactérie donneusetransmission verticale, et plasmidevirus
Trois voies naturelles
La transformation : de l'ADN présent dans le milieu, provenant de bactéries mortes,
est intégré par une bactérie receveuse dans son génome.
Le transfert viral : de l'ADN d'une bactérie prélevé par un virus est transmis à une
autre bactérie lors de son infection par le virus. Les virus qui infectent les bactéries sont
les bactériophages.
La conjugaison : de l'ADN est échangé directement, par un pont établi entre deux
bactéries. L'ADN échangé est le plus souvent un plasmide, petit anneau d'ADN distinct du
chromosome bactérien.
Un transfert dirigé n'est pas un transfert horizontal
La transgénèse introduit volontairement un gène choisi dans un organisme receveur,
pour qu'il l'exprime. La production d'insuline humaine par des bactéries en est l'exemple le plus
répandu. Le procédé emprunte le mécanisme de la transformation, mais il n'a rien d'un événement
spontané. Le gène est sélectionné pour sa fonction, et l'organisme transformé est cultivé dans
des conditions qui favorisent son expression. La transgénèse imite donc un phénomène naturel ;
elle ne se confond pas avec lui.
L'arbre généalogique d'une population bactérienne n'est pas un arbre. Un gène entré
par transfert horizontal se transmet ensuite verticalement à toute la descendance de la bactérie
qui l'a reçu. Les branches se relient : la généalogie devient un réseau.
Une résistance qui change d'espèce
Comment un gène de résistance à un antibiotique passe-t-il d'une bactérie à une
autre ?
Une population bactérienne devient résistante à un antibiotique par deux chemins. Le
premier est connu depuis la classe de première. Une mutation apparaît au hasard dans une bactérie
et la rend résistante. L'antibiotique élimine les bactéries sensibles et laisse la place à cette
bactérie, qui se multiplie. La résistance se répand alors dans la descendance de cette bactérie,
donc dans une seule lignée, et dans une seule espèce. Le second chemin est celui du transfert
horizontal. Le gène de résistance passe directement d'une bactérie à une autre, y compris entre
espèces différentes. La résistance change alors d'espèce en une génération.
L'expérience présentée ici met deux espèces en présence. Une bactérie du genre
Acinetobacter tue les bactéries voisines et libère leur ADN dans le milieu. Une souche
d'Escherichia coli porte un plasmide qui rend résistant à la kanamycine, un antibiotique.
Trois conditions de culture sont comparées.
Étape 1 sur 6
gène de résistance à la kanamycineAcinetobacter, receveuseEscherichia coli, donneuseplasmide
Ce que les deux témoins établissent
Acinetobacter cultivée seule ne donne aucune colonie sur le milieu
additionné de kanamycine. Elle est donc bien sensible à cet antibiotique au départ. Les colonies
qui apparaissent après la co-culture ne peuvent donc pas venir d'une résistance qu'elle aurait
déjà possédée. Escherichia coli cultivée seule donne des colonies : elle porte bien la
résistance. Les deux témoins isolent ainsi la seule différence entre les conditions, la présence
simultanée des deux espèces.
Un enjeu de santé publique
Acinetobacter baumannii est l'une des principales bactéries responsables
d'infections contractées à l'hôpital. Beaucoup de ses souches résistent simultanément à
plusieurs familles d'antibiotiques. Elle possède le même dispositif de destruction de ses
voisines. Le transfert horizontal donne une explication à ces multirésistances. Une souche
n'a pas besoin d'accumuler les mutations une à une. Elle rassemble des gènes de résistance
déjà présents chez d'autres bactéries.
Une mutation crée une résistance dans une lignée. Un transfert horizontal la fait
changer de lignée, et même d'espèce. Les deux mécanismes se combinent. La résistance aux
antibiotiques se propage donc bien plus vite que la seule apparition de mutations ne le laisserait
attendre.
Dans tout l'arbre du vivant
Les transferts horizontaux se limitent-ils aux bactéries ?
Chez les bactéries, les transferts horizontaux sont fréquents. Chez les eucaryotes,
ils sont rares. Ils existent pourtant, et certains ont eu des conséquences considérables. Une
difficulté supplémentaire s'y ajoute. Un animal ou une plante ne transmet à sa descendance que le
génome de ses cellules reproductrices. Un gène étranger entré dans une cellule de la peau ou du
foie disparaît avec l'individu. Pour devenir héréditaire, le transfert doit atteindre une cellule
de la lignée germinale.
Étape 1 sur 6
gène acquis par transfertgénome de la cellule receveusevirustransmission à la descendance
Pourquoi l'on parle de captures indépendantes
Les vertébrés qui possèdent une syncytine appartiennent à des groupes très éloignés
les uns des autres. Deux explications sont possibles. Un seul transfert aurait touché leur
ancêtre commun, et le gène aurait ensuite été perdu par tous les groupes qui n'en portent pas.
Ou bien plusieurs transferts indépendants auraient touché chaque groupe séparément. La
comparaison des séquences départage les deux hypothèses. Les syncytines des différents groupes
ne sont pas apparentées entre elles : chacune ressemble à l'enveloppe d'un virus différent. Un
ancêtre commun unique ne rendrait pas compte de cette diversité. Ce sont donc des captures
séparées, survenues à des moments différents de l'évolution.
Acquérir un gène ne suffit pas à le conserver
Un gène entré par transfert horizontal subit ensuite la sélection naturelle, comme
n'importe quel autre gène. Le puceron du pois le montre. Les individus roses sont davantage
repérés par les coccinelles, qui les mangent. Les individus verts sont davantage pondus par une
petite guêpe parasitoïde. Aucune des deux couleurs n'est donc avantageuse en toutes
circonstances. Les deux se maintiennent dans les populations, chacune payant son avantage
contre un ennemi par un désavantage contre l'autre.
Les transferts horizontaux ne créent pas seulement de la diversité génétique en
ajoutant des gènes à un génome. Ils créent aussi de la diversité phénotypique. Le placenta de
nombreux mammifères repose sur un gène venu d'une autre lignée. La couleur d'un puceron aussi.
L'origine endosymbiotique des mitochondries et des chloroplastes
Comment une bactérie devient-elle un organite ?
Le transfert horizontal le plus lourd de conséquences n'a pas porté sur un gène, mais
sur un génome entier. Une bactérie s'est installée à l'intérieur d'une cellule et y est restée.
Elle s'y est divisée. Ses descendantes sont passées aux cellules filles de l'hôte, puis à sa
descendance. Une symbiose dont le partenaire vit à l'intérieur des cellules de l'autre est une
endosymbiose. Quand elle est transmise de génération en génération, elle associe durablement deux
génomes d'origines différentes. Les mitochondries et les chloroplastes en sont issus.
Étape 1 sur 7
la cellule hôte et son noyaul'endosymbiote, puis l'organite qui en descendles gènes passés de l'endosymbiote au noyauce qui passe à la descendance
L'état des deux génomes aujourd'hui
Génome de l'organite
Bactérie libre de référence
Mitochondrie humaine
16 569 pb, 37 gènes
Rickettsia prowazekii : 1 111 523 pb, 834 gènes
Chloroplaste de l'arabette des dames
154 478 pb, 87 gènes de protéines
cyanobactéries : quelques milliers de gènes
Les 37 gènes de l'ADN mitochondrial humain codent 13 protéines, 22 ARN de transfert
et 2 ARN ribosomiques. Or la mitochondrie humaine compte plus d'un millier de protéines
différentes. Toutes les autres sont codées par le noyau, fabriquées dans le cytoplasme, puis
importées. Le même déséquilibre se retrouve chez les plantes. Le chloroplaste de l'arabette
garde 87 gènes de protéines. Plusieurs milliers de gènes de son noyau, eux, descendent de la
cyanobactérie qui lui a donné naissance.
Symbiose et endosymbiose ne se confondent pas
Beaucoup d'associations durables lient deux espèces sans qu'il y ait endosymbiose.
Les bactéries du microbiote intestinal restent hors des cellules, se cultivent au laboratoire,
et gardent un génome complet. L'hôte ne porte aucun de leurs gènes. Dans une endosymbiose au
contraire, le partenaire est intracellulaire, il ne se cultive plus seul, et son génome a
régressé. Le transfert de ses gènes vers le noyau de l'hôte est le point de non-retour.
L'organite ne peut plus se passer de la cellule qui l'abrite.
Le génome d'un organite ne se transmet pas par la méiose et la fécondation. Il
passe par le cytoplasme de la cellule mère. C'est une hérédité cytoplasmique. Une femme qui porte une
mutation de l'ADN mitochondrial la transmet à tous ses enfants. Un homme qui la porte ne la
transmet à aucun.